Kéa

Kéa

« En septembre 7O, je m’étais installé pour quelques semaines

dans une maison abandonnée sur la côte sauvage et désertique

d’une petite ile grecque, Kéa. La masure était à l’extrémité

d’une presqu’ile, au bout d’un village en ruine, calciné et

infesté de reptiles. Des algues vertes et rouges avaient envahi

les étroits bassins d’un ancien port minuscule aux ancres

et aux treuils rongés par la rouille. Evitant le soleil écrasant,

je passais les journées a écrire dans l’ombre des murs épais

ou d’un rare feuillage.Je ne quittais ce refuge que le soir

venu pour marcher le long des falaises,descendant parfois

jusqu’à la mer dont le bleu se colorait de nuances intraduisibles.

Les rares êtres humains que j’eûsse vus jusqu’alors étaient deux

garçons et une fille, trés chahuteurs, trés rieurs. Ils se baignaient

souvent au soleil couchant dans une petite baie toute proche et

campaient un peu plus loin.

Assis sur un talus face à 1′ ouest embrasé,l’un des garçons

me parla plusieurs fois. Cet endroit d’où la vue s’imposait

aux sens favorisait nos quelques rencontres. Les propos

qu’ il me tint dés lors ne manquèrent pas de me troubler.

Bientôt mon travail fut complètement détourné par

l’ impression encore obscure que son étrangeté suscitait chez moi.

Un soir que le soleil était encore chaud mais qu’il n’éclairait

plus la terre, ce jeune être aux cheveux roux me rendit visite.

Les verres emplis d’un de ces vins légers au gout de résine prononcé,

nous parlions assez joyeusement. Une remarque que  je  fis

sur l’action fructueuse du temps dans toute activité  créatrice

le  fit  se  redresser soudainement. « Tu plaisantes?

Le temps est notre ennemi,notre seul inévitable ennemi! répliqua-t-il

vivement. il s’empare de tout, récupére tout, détruit tout. D’une

nature sauvage et généreuse, il a fait un univers conditionné,pollué

et surexploité.Des hommes, il fait des vieillards laches, malades,aigris

ou repus, pleins de reniements,tolérant toutes les bassesses et

tous les compromis.

Qu’en est-il de leur enthousiasme,de leurs idéaux,de leurs rêves? »

Il était assis dans l’ouverture de la fenêtre et je ne voyais pas

son visage qui se découpait comme une ombre chinoise sur le bleu

sombre de la nuit tombée.

 » Je ne peux accepter que toutes les possibilités qui m’habitent

s’enlisent peu a peu dans la grisaille d’un monde soumis à l’ordre

du pognon et au confort technique.Je ne veux pas être dévoré par le

temps, je refuse de vieillir.Tu comprends?

-Et l’évolution intérieure,l’accomplissement de celui qui a appris

à s’accepter,qu’en fais-tu? suggérais-je.

-Jamais vu! Cette sagesse-la me semble tout à fait inutile et sans

attrait.Ce qui m’attire c’est l’instant où tout l’avenir encore

est contenu,où rien n’est accompli justement.J’ai pas envie de

devenir un seul personnage façonné par les ans,je veux rester la

somme des futurs éventuels que le temps réduirait en une seule

certitude,fatalement décevante…

Et si je n’invente pas le moyen de pouvoir vivre ainsi, mieux vaut

pour moi sacrifier cette richesse intérieure que l’avilir. »

II inspira profondément, et devant ma mine surement perplexe,il éclata

d’un rire libérateur, puis sortit, me saluant d’un geste amical.

J’étais assez déconcerté par ces déclarations péremptoires.Dans la

clarté du jour elles m’auraient fait sourire mais la nuit ouvre d’autres portes.

J’écrivis difficilement,jusqu’au matin,à la lueur ambrée d’une lampe à gaz.

Les jours suivants je ne le revis plus.Je pensais qu’ils étaient partis.

Une semaine aprés pourtant je découvris le corps de la fille sur un ponton

de bois pourri dans les décombres d’un bassin abandonné.Elle était étendue,

à demi nue,au milieu de débris de verre.

Les flics m’apprirent plus tard qu’elle était morte de plusieurs morsures

de vipères. Des pêcheurs découvrirent un autre corps cette même semaine

la nuque brisée par les récifs d’une petite baie au sable d’or. Mais mon

interlocuteur grandiloquent d’un soir avait lui , bel et bien disparu. »

D-E Boer

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